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Postures des élèves en classe flexible et semi-flexible : le point de vue de l’ergothérapeute Carolyne Mainville

26 août 2019
Témoignages

L’ergothérapeute québécoise Carolyne Mainville est particulièrement renommée au Canada, où elle a fondé sa propre Clinique de Réadaptation et participe à la formation de jeunes professionnels de son secteur. Elle anime aussi des conférences auprès d’enseignants pour les aider à mieux comprendre et gérer les différentes postures des enfants à l’école. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, elle revient sur l’importance des postures et du mobilier scolaire, mais aussi sur les mouvements des élèves en classe flexible, semi-flexible, et traditionnelle aussi. Car dans certains cas, pour mieux apprendre, il faut pouvoir bouger. Explication.

Pourquoi un enfant a-t-il souvent tendance à bouger quand il écoute, apprend ou récite une leçon ? En se balançant sur sa chaise ou en tournant sur son tabouret par exemple ?

On pense parfois qu’être en posture d’écoute, c’est être immobile. Mais en fait, ce n’est pas forcément vrai. Quand on se concentre sur quelque chose, plusieurs éléments de notre système sensoriel peuvent entrer en jeu. Parmi eux, il y a la proprioception (le fait de percevoir la position des différentes parties de notre corps) et le système vestibulaire. Ce système vestibulaire, qui joue un rôle essentiel dans le mouvement et le maintien de l’équilibre, est également lié à la zone du cerveau dont dépendent l’attention et la concentration. Quand un enfant se balance sur sa chaise pendant qu’il écoute son professeur, il est fort possible qu’il soit simplement en train d’activer son système vestibulaire pour rester concentré. Nous-mêmes, adultes, quand nous sommes attentifs, nous avons parfois besoin de faire certains mouvements. On attrape un stylo par exemple, et on le manipule. Chacun a sa propre manière d’activer son système vestibulaire.

On note que les choses se compliquent aujourd’hui car de nombreux enfants ont moins de tonus qu’autrefois pour maintenir une posture prolongée, par exemple une posture assise en classe. Plusieurs facteurs sont en cause : parmi eux, il y a par exemple le fait qu’on propose aujourd’hui aux bébés des activités qui favorisent assez peu le développement de leur tonus musculaire. Autrefois, les bébés étaient souvent au sol. Ils étaient habitués à ramper vers un objet qui les intéressait. Maintenant, on les « pose » sur des assises qui les maintiennent parfaitement, et où ils peuvent jouer avec des éléments installés devant eux, appuyer sur des boutons qui font de la lumière et des sons… Finalement ils ne voient aucun intérêt à se déplacer, ils bougent moins. Résultat : ils sont moins toniques. Et plus tard, rester assis sans bouger leur demandera beaucoup d’efforts et de concentration.

Quel rôle le mobilier scolaire peut-il jouer, de manière positive ou négative, dans cette question de maintien de la posture ?

Le mobilier scolaire doit aider les enfants à maintenir leur posture sans dépenser trop d’énergie pour y parvenir. Par exemple, le léger mouvement d’un tabouret oscillant leur permettra de concentrer toute leur attention sur ce que leur dit leur enseignant. Au contraire, un mobilier inapproprié peut aggraver la situation : en classe, des chaises trop grandes, qui ne permettent pas aux pieds des enfants de reposer sur le sol, accentuent la difficulté pour eux de rester assis calmement : ils concentrent leur effort sur le maintien de leur position, ils gigotent sur leur chaise pour trouver leur équilibre, au lieu de se concentrer sur le travail et les échanges avec la classe.  

Une classe flexible propose plusieurs types d’assises. L’enfant peut choisir sa posture selon le travail qu’il souhaite réaliser. Mais peut-il se « tromper » et choisir une posture qui ne lui convient pas ?

En fait, oui ! Mais il faut bien garder en tête que mettre en place une classe flexible, cela passe par une phase de « désorganisation ». Quand ils prennent possession des espaces, au tout début, les enfants ne choisissent pas leurs assises en fonction de leurs besoins réels mais plutôt selon la couleur du mobilier, parce qu’ils le trouvent attractif à un moment donné, ou parce qu’ils veulent s’assoir à côté de leur copain ou copine! C’est important de passer par cette phase de découverte, et de prendre le temps de laisser les enfants dépasser ces premiers instants.

Que pourriez-vous recommander aux enseignants souhaitant aménager une classe flexible ?

Je leur dirais d’abord de prendre le temps d’expérimenter et d’accepter cette phase de désorganisation. Ce n’est pas du temps perdu : c’est une période d’exploration qui permet de poser les bases d’un meilleur enseignement pour la suite de l’année. Après cette phase,  on peut demander aux enfants d’évaluer ce qu’ils ressentent sur tel ou tel équipement. Est-ce qu’ils s’y sentent bien ? Est-ce que la posture qu’ils y adoptent leur permet de se concentrer sur ce que dit le professeur ? Est-ce qu’ils sont bien installés pour écrire, lire ou dessiner ? L’idée est de mettre un « barème » sur les postures proposées. Selon l’âge des enfants, on peut leur demander d’évaluer leur expérience avec une note, des mots, ou des « émojis » pour les plus jeunes.

Je recommanderais également aux enseignants de ne pas privilégier des équipements pour lesquels ils pourraient eux aussi avoir un coup de cœur simplement car le « design » est séduisant. Par exemple, une table basse ronde avec des coussins multicolores au sol tout autour, pour s’asseoir en tailleur, ça a l’air très sympa. Mais pour de nombreux enfants ça ne conviendra pas, car cela leur impose une posture difficile à maintenir.
De même, asseoir les enfants sur des coussins gonflés posés au sol, cela augmente l’exigence du maintien de posture, du coup c’est également une fausse bonne idée. Mieux vaut utiliser les coussins gonflés en les plaçant sur une chaise, permettant aux enfants de poser les pieds au sol, et pour une durée limitée. C’est très important de parler de ces projets d’aménagements avec un ergothérapeute, et aussi de comparer les expériences avec d’autres enseignants. Cela aide à faire les bons choix selon l’âge des enfants, les usages prévus, l’espace disponible dans la classe etc.

Comment maintenir une bonne organisation dans la classe flexible, tout en laissant aux enfants cette liberté de varier les assises au fil de la journée ? 

Chacun sa méthode, mais je dirais que les enseignants peuvent réaliser des aide-mémoires en fonction de leurs observations quant à l’utilisation de tel ou tel matériel, dans les différents espaces de la classe. Sur ces aide-mémoires, ils indiquent les choix judicieux d’assises selon les activités. On peut les résumer sur des affichettes pour chaque espace, ou sur un tableau global qui résume les espaces et usages de la salle. Je pense aussi qu’il est important de proposer aux élèves non seulement des espaces avec des assises innovantes, mais aussi, dans la même salle, un espace plus classique.

L’une des solutions peut être d’adopter la classe semi-flexible. Par exemple dans une classe de 22 élèves, on aménagera une zone avec des tabourets oscillants, un espace où l’on peut s’asseoir au sol, et une autre zone dans laquelle on gardera 8 à 10 chaises et bureaux traditionnels. Il ne faut pas sous-estimer le besoin, chez certains enfants, de s’installer sur des chaises dites « conventionnelles », et aussi d’avoir leur propre place, leur espace, leur bureau.

Constatez-vous un changement global de point de vue chez les professionnels de l’éducation sur ces questions de posture ?

Il existe bel et bien un mouvement global en termes de réflexion sur ces questions, surtout avec l’augmentation des troubles de l’attention détectés chez l’enfant : on doit trouver des solutions et penser différemment.

Au Québec il y a une grande ouverture sur le sujet des postures depuis des années déjà. On dit depuis longtemps qu’il faut pouvoir travailler debout par exemple. Alors qu’en France, la prise en compte du rôle du système sensoriel dans les apprentissages est relativement récente.

J’organise beaucoup de conférences, y compris en France. Je me rends dans l’hexagone plusieurs fois par an, notamment pour des formations en hippothérapie. A l’occasion de ces voyages, je suis de plus en plus souvent sollicitée pour des formations liées à la classe flexible. Les demandes émanent de groupements d’enseignants ou de cabinets de professionnels. Je fais aussi beaucoup de webinaires. Les participants s’y inscrivent de façon individuelle mais le coût est parfois pris en charge au titre de la formation : cela aussi, tout comme l’augmentation du nombre d’inscriptions, est un signe que les choses avancent.

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