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Témoignage de Vincent FAILLET - "La classe mutuelle"

26 mars 2018
Témoignage
Vincent FAILLET

Quand la Classe Mutuelle rencontre le Numérique…

Bercé de numérique depuis le début de sa vie professionnelle, Vincent FAILLET raconte l’expérimentation qu’il a menée avec ses élèves, et comment il a remis au goût du jour l’enseignement mutuel.

Pouvez-vous raconter les débuts votre expérimentation de Classe Mutuelle ?

Cela s’est passé de manière tout à fait impromptue : dans le cadre de mes recherches, je travaillais sur une définition de la salle de classe qui datait de 1888 , « un lieu où les élèves doivent être systématiquement assis, silencieux alignés ». La formulation désuète m’avait fait sourire. Mais le lendemain, lorsque j’ai vu mes 35 élèves de Terminale assis, immobiles et silencieux devant moi… j’ai eu un déclic : « je fais cours comme au XIXème siècle ! ». J’en ai discuté avec mes élèves et je leur ai proposé de modifier l’agencement de la salle de classe. Une heure après j’avais oublié… mais pas eux !

De plans en plans, nous avons réellement modifié l’organisation de la salle de classe.

Sentant que je devenais de plus en plus permissif, ils se sont pris à rêver de pouvoir circuler dans la classe : « Monsieur, est-ce qu’on peut utiliser votre tableau ? – le « vôtre » est très important. » Puis ils ont commencé à travailler sur le tableau, à s’expliquer mutuellement les choses et rapidement un autre groupe a voulu utiliser le tableau ; nous l’avons donc partagé en deux et puis peu à peu le tableau est devenu l’objet convoité de la salle de classe, et là, nous avons été confrontés à une difficulté… C’est alors que voyant que les murs étaient inutilisés, nous avons – avec l’accord du proviseur - placé des tableaux blancs sur les murs.

Je me suis dit : « on est en train de réinventer l’enseignement mutuel ! »

Et au fur et à mesure de l’évolution, moins je parlais, plus ils travaillaient, et j’en suis arrivé à ne quasiment plus parler, à les faire travailler et s’expliquer le cours. C’est alors que me suis dit : « on est en train de réinventer l’enseignement mutuel ! »

L’enseignement mutuel est apparu en France au XIXème siècle. Les élèves travaillaient par petits groupes autour de tableaux muraux, les aînés supervisant les plus jeunes. Ce système a été évincé en 1833 par Guizot, alors Ministre de l’Education (Ministre de l’instruction publique), au profit de l’enseignement simultané qui prône un même enseignement pour tous, au même moment.

Et le Numérique ?

Le numérique a permis l’accès aux innovations alors qu’avant, pour rencontrer un innovateur, il fallait pratiquement l’avoir en face de soi. Quand la Classe Mutuelle a été médiatisée par le journal de 20 heures de TF1. Des collègues ont fait des recherches sur les réseaux sociaux, m’ont trouvé et contacté. Le lendemain un prof de maths est venu dans ma classe pour voir comment cela se passait…Les réseaux sociaux et le numérique ont permis de démultiplier l’accès aux innovations. Mais l’innovation a toujours existé, avec ou sans le numérique.

Et que devient le rôle de l’enseignant ?

Le concept d’origine de la Classe Mutuelle est très ancien, mais il était trop en avance sur son temps. Au XIXème siècle, c’était la parole magistrale qui importait et le maître était le seul détenteur du savoir.

Aujourd’hui, grâce au numérique, l’enseignant n’est plus le seul pourvoyeur de l’information. Il est quelqu’un qui va guider de l’information au savoir, mais il n’a plus le pouvoir de l’information. Cela permet de redonner vie à l’enseignement mutuel.

Pour autant, certaines disciplines imposent davantage de « magistralité », comme l’histoire-géographie au Lycée où il y a beaucoup d’informations à communiquer aux élèves. Les programmes font qu’aujourd’hui, ce besoin de cours magistral existe toujours. Il ne s’agit pas d’opposer une méthode magistrale à une méthode qu’on pourrait qualifier de mutuelle, d’active. Le sujet n’est pas de faire disparaître cette parole du maître mais simplement de comprendre qu’elle est peut-être moins exclusive qu’elle pouvait l’être au XIXème siècle. Pourquoi ? Parce qu’à cette époque, en dehors de la parole du maître, il n’y avait rien. Lorsque j’étais collégien, il fallait se rendre à la Bibliothèque municipale pour aller chercher l’information que je ne trouvais pas dans mes volumes de « Tout l’Univers ». Aujourd’hui, il suffit d’aller sur Internet, et cela change la relation à l’information. Notre rôle (ndlr en tant qu’enseignants) n’est plus de dire « nous avons l’information » mais « nous allons vous aider à organiser cette information et à faire la part des choses ». Nous devons aider les élèves à avoir un regard critique sur ce qui est écrit, à avoir conscience que ce n’est pas parce que c’est écrit que c’est vrai. Il faut savoir trier l’information, voir ce qui peut être un savoir, et comment un savoir peut devenir une connaissance. On confond souvent information et connaissance, le chemin est encore long.

Et puis cela pose d’autres questions, notamment sur la mémorisation à quoi bon apprendre alors qu’on a tout à portée de main. On est en pleine mutation, l’école est en train d’en profiter pour évoluer, et c’est très bien !

Quels enseignements en tirez-vous ?

Tout d’abord je me suis trompé ! J’ai mis le numérique à une place qui n’était pas la sienne. Avant même de réfléchir au numérique, il y a 2 modifications à envisager : la salle de classe et la pédagogie. Si vous saupoudrez des moyens numériques sur une structure pédagogique qui date du XIXème siècle, cela ne peut pas fonctionner. Si vous mettez un tableau interactif dans une salle de classe du XIXème siècle avec des élèves assis alignés et silencieux et un professeur qui distille la bonne parole, le tableau numérique n’est que le tableau du professeur. Dans ce cas, il n’y a pas de véritable intérêt à passer au numérique. Dans une classe qui fonctionne comme au XIXème siècle, vous ne pouvez pas profiter du numérique. Aujourd’hui, je suis convaincu qu’il faut d’abord changer la salle de classe, ce qui permet ensuite de faire évoluer la pédagogie, et ce n’est qu’à ce moment-là que le numérique peut venir soutenir et véritablement trouver sa place. La question qu’il faut se poser est : « Où vais-je mettre du numérique et comment vais-je l’utiliser ? ». D’abord la pédagogie, ensuite le Numérique prendra la place qui doit être la sienne.

Quel est le retour de vos élèves qui sont issus d’une génération « digital natives » ?

Le plaisir des élèves est évident. J’ai eu récemment une réunion Parents-Professeurs d’une classe de Première ! Une des phrases qui ressortait le plus était : « mon fils a retrouvé le plaisir d’aller à l’école ! ». On ne peut pas me dire quelque chose de plus beau. Le plaisir est essentiel ! L’une de mes élèves disait récemment « Monsieur, je ne sais pas comment dire, c’est comme si c’était magique ».

C’est pour entendre ce genre de choses qu’on fait ce métier.

Vincent FAILLET est Professeur agrégé en lycée, Vincent Faillet est aussi doctorant en sciences de l’éducation à l’Université Paris-Descartes. Il a publié un livre sur le sujet « La métamorphose de l'École quand les élèves font la classe" – Editions Descartes & Cie

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Auteur : Bertrand

Responsable Éducation et Numérique

 #Sportif #Passionné #Curieux

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