Aménagement des espaces éducatifs
Classe de demain

C'est vous qui le dites

Ève Leleu-Galland : « Une salle de classe, ça doit bouger ! »

8 juin 2020

Ève Leleu-Galland se passionne depuis des années pour le fonctionnement de l’école en général, et les dispositifs et aménagements éducatifs en particulier. Conseillère du Recteur de Paris sur l’Enseignement Préscolaire, elle a également mené plusieurs missions et projets d’expertise au sein de plusieurs écoles dans le monde. Elle est aussi, chez Nathan, directrice de la collection « 100 mots pour l’école » et auteure du « Dictionnaire du Vivre Ensemble ». Mme Leleu-Galland partage avec nous son point de vue sur le rôle des aménagements dans le bien vivre ensemble à l’école, plus que jamais d’actualité aujourd’hui, alors que l’on prépare l’après « distanciation sociale » et le retour à la vie collective.

Votre dernier ouvrage chez Nathan, dans la collection « 100 mots pour l’école », est un « Dictionnaire du vivre ensemble ». Quel est le rôle des aménagements scolaires dans le vivre ensemble ? 

Quand j’ai écrit ce dictionnaire l’an passé je voulais faire quelque chose sur l’environnement de vie et de travail des enfants. Au-delà des problématiques purement académiques, il s’agissait de s’interroger sur les lieux où évoluent et vivent les élèves. Comment ces lieux sont-ils aménagés, et quelle est l’incidence de ces aménagements sur ce qu’ils vivent à l’école, sur la qualité de ce qu’ils apprennent et construisent ensemble ? Il s’agit de bien garder en tête qu’on « habite » une salle de classe dans le cadre d’un projet de vie... Ce qu’on donne aux enfants conditionne leur avenir et par conséquent celui de toute la société. Plus largement, cela pose la question de savoir comment se construire dans un monde en mutation... Le modèle de l’école est propre à ce que la culture génère et attend.

D’ailleurs, les aménagements vont désormais devoir répondre à d’autres questions et favoriser le bien vivre ensemble après cette phase inédite de distanciation... Ce moment étrange, où une menace latente semble être portée par chacun.

Vous avez pu observer de nombreux espaces éducatifs dans des écoles en France et dans le monde aussi. Que vous ont apporté ces découvertes ?

C’est vrai que j’ai la chance d’avoir un point de vue intéressant, je suis dans le fond de la classe, un œil extérieur qui capte des choses que l’enseignant ne voit pas toujours quand il est devant ses élèves. Le système éducatif français place encore souvent l’enseignant dans une attitude de représentation et considère, comme au 19e siècle, que les enfants sont surtout là pour « suivre » le maître : le bon élève, c’est finalement celui qui écoute sans bouger. Culturellement, le défi aujourd’hui pour l’ensemble des acteurs éducatifs et de la société, c’est d’oser lâcher une représentation de la classe figée, et de la réussite de l’élève fondée sur une passivité de réception.

Cette représentation est déjà remise en question par de nombreux enseignants, et depuis pas mal de temps : cela fait une douzaine d’années que je suis à Paris. Auparavant, j’exerçais en Province, dans des zones rurales, dont certaines étaient très défavorisées. Les écoles y étaient organisées en classes multi-âges. Les enseignants proposaient déjà des espaces en zones d’activités, ateliers et zones d’autonomie, sans aménager de classe « en autobus ».

Aujourd’hui, les choses s’accélèrent. C’est aussi dû au fait que les enfants eux-mêmes ont changé... que le monde change de plus en plus vite !

Je vois des élèves beaucoup plus mobiles qu’avant, plus actifs, plus pertinents parfois. Ils sont davantage à même de prendre en charge une partie de leurs apprentissages, pour peu que l’adulte les guide. Ces jeunes, au collège mais déjà en primaire, ont tellement d’expérience et de connaissances, qu’on ne prend pas en compte, qu’il faut revoir notre façon les aider à formaliser et structurer le savoir.

En Grande Bretagne, dans les classes , il y a des aides pédagogiques, qui permettent aux enfants de mettre en pratique les savoirs qu’ils ont acquis, qui les aident à devenir « producteurs » avec ce qu’ils ont appris. Serait-il possible d’imaginer quelque chose de comparable en France ?

Au cours de votre carrière, avez-vous déjà été étonnée et/ou impressionnée par l’aménagement d’une classe et l’organisation de l’espace ?

Quand j’étais jeune institutrice, j’avais fait un stage à Villeneuve D’Ascq. On était en 1978 et dans cette ville alors « nouvelle », le maire avait fait construire l’école au cœur de la cité. C’était une école dite « ouverte ». Les parents le matin se retrouvaient dans un lieu d’accueil avec les enseignants. Dès que la journée débutait, les enfants allaient travailler en modules, chaque module contribuant à fabriquer un journal parlé, diffusé à la mi-journée à la radio. Ce journal était attendu et écouté par l’ensemble des habitants de la ville !
L’après-midi, les espaces se réorganisaient, les classes se reformaient, et les enseignants reprenaient le cours « normal » du programme scolaire pour nourrir les  élèves avec les connaissances fondamentales nécessaires pour penser, écrire, diffuser des contenus.

Peu à peu, les décideurs ont changé, l’équipe s’est disloquée, on a fait rentrer tout le monde dans le moule, l’école est devenue un établissement plus « classique »...

L’aménagement éducatif, c’est le projet de toute une communauté. On vit ensemble, on travaille ensemble, on partage l’envie de travailler, on s’approprie l’espace selon nos conceptions de l’éducation, de l’apprentissage. 

Qu’en est-il des autres pays ou vous avez effectué des audits et observé des classes ?

J’ai pu observer des modes d’aménagements dans des contextes à chaque fois très différents. Même s’il est toujours mieux de bénéficier de mobiliers et d’aménagements éducatifs modernes, j’ai constaté qu’on peut aussi favoriser l’engagement des élèves et une belle atmosphère de classe avec du matériel dit de « récupération »...

Je suis intervenue dans des zones très démunies, par exemple à l’Ile Maurice, dans des écoles du sud de l’île. Les enfants étaient parfois assis par terre sur des sols en terre battue. C’était des classes mélangées, avec des élèves de 4 à 6 ans. Ensuite, chez les plus grands, c’était un système influencé par le modèle anglais mais il y avait une vraie reconnaissance multiculturelle, avec des apports de chacun selon sa culture (française, anglaise ou créole). A chaque fois, les aménagements étaient particulièrement modestes et pauvres. Mais la relation entre les enfants et leurs enseignants était riche et chaleureuse.

Autre contexte, autres moyens : les écoles sous contrat aux États-Unis, près de San Diego, où nous avons pu observer le fonctionnement d’établissements dont les parents sont des partenaires à part entière. Ils avaient à l’époque déjà intégré le numérique pour « apprendre autrement ». Là-bas il y avait des Tableaux blancs interactifs (TBI) alors qu’on n’en parlait pas encore en France !

En Bosnie Herzégovine, on a travaillé en recyclant du mobilier scolaire et en associant les enseignants à l’organisation des classes, à la fabrication de matériel pédagogique. Le résultat sur l’ambiance de classe et l’engagement des élèves était bon !

Mais l’un des pays qui m’a le plus impressionnée, c’est la Chine, où je me suis rendue il y a cinq ans, dans des écoles privées. Leur façon de faire m’a intéressée pour ce qui concerne l’organisation de l’espace, avec notamment leur système de « classes ateliers ». Les classes que j’ai pu voir sont des classes d’enfants de 4-5, 5-6 et 6-7 ans. Les écoles proposent des salles et espaces dédiés à différentes activités : l’écriture et la calligraphie, les échanges dans des coins de jeu qui reproduisent l’’espace social en miniature, les observations scientifiques, les mathématiques, et aussi un espace ouvert, comme une agora, où les enfants viennent réciter un texte, un poème, faire un spectacle devant les parents en fin de semaine... L’espace  est structuré en domaines d’apprentissage. Les élèves ont aussi leur propre classe, où ils peuvent notamment laisser leurs affaires personnelles dans leur casier. Pour travailler, ils se réunissent en petits groupes, répartis dans des salles différentes selon les activités. Là-bas on veut que les enfants sachent très tôt fabriquer des choses concrètes et expérimenter. On les laisse faire, on laisse s’exprimer leur curiosité. Et on les accompagne dans la verbalisation. C’est toute une culture !

Compte tenu de tout ce que vous avez pu voir et découvrir au fil de votre expérience, quel conseil pourriez-vous donner aux enseignants qui réfléchissent à l’aménagement de leur classe ?

Je leur dirais d’oser considérer leur environnement comme le « 3e professeur » : le premier, c’est l’enseignant lui-même ; le deuxième, c’est le groupe et les enfants via les apprentissages transversaux. Pour s’approprier l’espace et tirer un maximum d’expérience de leur environnement, il faut observer ce qui se passe :

  • En observant, on émet de nouvelles hypothèses, par ex. si des élèves bougent les jambes, c’est peut-être parce qu’ils ont besoin de mouvement pour continuer à réfléchir ;
  • En variant les postures : par exemple, le fait de s’assoir par terre change la relation à l’activité. Quand les élèves sont en « rangs d’oignon », assis à leur table, on s’adresse à des têtes. Quand on est en regroupement assis par terre, on s’adresse à un « tout »... « têtes et corps »

  • En n’hésitant pas à supprimer des éléments d’aménagements encombrants et inutiles. Il faut faire des choix, et redonnez de l’espace aux élèves ;
  • En utilisant du mobilier scolaire sur roulettes, pour qu’on puisse le déplacer, pour le partager avec d’autres classes. Le mobilier éducatif flexible et modulable permet de suivre l’évolution des enfants en cours d’année. Il doit être le plus fonctionnel possible.
  • En pensant à faire entrer la vie et la nature dans les salles de classe, avec « du vivant », des élevages et plantations dans des bacs sur roulettes par exemple...

Et toujours, en gardant en tête qu’une salle de classe ça vit et ça bouge, comme les enfants. Le cerveau qui apprend adore le mouvement.

ÈVE LELEU-GALLAND

Inspectrice. Conseillère du Recteur de Paris pour l’enseignement pré-élémentaire

BIOGRAPHIE

Eve Leleu-Galland, docteur en sciences humaines, inspectrice à Paris, mission Ecole maternelle, experte internationale Scolarisation de la petite enfance. Enseignante en maternelle, directrice d’école, conseillère en éducation artistique et culturelle, ses domaines d’action sont centrés sur les besoins éducatifs particuliers, les pédagogies positives.

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